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Les Echos SUPPLEMENT MANAGEMENT, mardi 31 mars 1998, p. 46 PASSERELLES Une formule intermédiaire entre le travail indépendant et le salariat classique se développe depuis quelques années. Si elle satisfait nombre de cadres et d'entreprises, elle manque de bases juridiques précises. Le portage salarial, un compromis entre sécurité et précarité Evelyne Revellat, ex-responsable ressources humaines en entreprise, a entamé sa reconversion à trente-cinq ans. Désormais indépendante, elle a créé un studio graphique, mais continue à percevoir ses revenus en salaire. Marc Bolard, informaticien de gestion, s'est lancé dans le multimédia en free-lance. Tout en restant, lui aussi, salarié, via " une société d'hébergement salarial ", Ad'missions.

En quelques années, une génération spontanée de sociétés de ce nouveau genre est apparue. Transformant des honoraires en salaires, ces structures de " portage ", qui s'apparentent dans leur philosophie au métier du conseil, ont ouvert une brèche entre le statut de salarié à durée indéterminée et celui de travailleur indépendant. Facturant aux entreprises les prestations effectuées par leurs adhérents, elles reversent à ces derniers un salaire, déduction faite des cotisations sociales et patronales. Les adhérents versent également en moyenne une commission de 10 % qui rétribue les frais de gestion de la structure de portage.

Principaux bénéficiaires du système : les cadres au chômage, les futurs créateurs d'entreprise, les jeunes diplômés... et tous ceux qui aspirent à travailler " autrement ". Car au statut de salarié se substitue alors une relation fondée sur l'apport ponctuel de compétences, sans lien de subordination ni engagement dans la durée. Et néanmoins sans la contrainte du statut d'indépendant, qui aliène les droits au chômage et génère de la paperasserie administrative. " Je m'étais d'abord lancée en indépendante, explique Evelyne Revellat. Mais j'ai tout arrêté au bout de dix-huit mois : je passais trop de temps à la gestion et pas assez pour mes clients ! Le système du portage salarial me convient beaucoup mieux : il me donne la liberté du créateur d'entreprise sans ses inconvénients. Et lorsque je ne travaille pas, je ne paie pas non plus de charges, comme c'est le cas avec le statut d'indépendant. "Nouveau métier

De leur côté, les entreprises trouvent à ce système une souplesse qui n'est pas pour leur déplaire : il leur permet d'acheter un savoir-faire ponctuel, même si l'expérience débouche fréquemment sur une embauche, comme c'est le cas pour 30 % des " consultants " de la société Ad'missions.

Avec le coup de pouce de l'Apec, de certaines sociétés d'outplacement et le bouche-à-oreille, la formule de l'hébergement salarial, d'abord discrète, est devenue une véritable " niche de marché " dans le paysage du conseil. Elle compte une douzaine de prestataires et un tout jeune syndicat professionnel. " C'est un nouveau métier de prestations de services ", affirme Jean-Pierre Ayer, associé de l'Institut du Temps Géré (ITG), qui annonce un vivier de 400 consultants auxquels la société se targue d'inculquer " la culture du conseil "

Car ne devient pas consultant qui veut. Encore faut-il avoir l'esprit entreprenant, ou apporter une expertise dont les entreprises n'ont pas un besoin continu. C'est ainsi qu'ITG compte, parmi ses clients, des PME, des collectivités territoriales et des administrations, qui font appel aux compétences de créatifs, de spécialistes de l'environnement, de l'informatique, du multimédia, etc.

Mais les sociétés de portage salarial voient plus globalement dans leur formule une réponse adéquate à l'évolution du travail, et notamment à ses ruptures.

" Le droit à l'expérimentation "

" Ces sociétés ont fleuri avec ma génération, confirme Renaud Guillonnet, cadre de coopération industrielle spécialisé sur l'Amérique latine, actuellement " hébergé " chez ITG. A trente-trois ans, je suis conscient que je n'aurai pas un travail pour toute la vie. Et ce qui intéresse les entreprises, c'est le service. Aussi peu m'importe le statut. Je n'ai pas de priorité à l'égard d'un poste salarié. En revanche, la formule de portage débouche sur une qualité de vie et une conception du temps bien différente de celle qui tourne autour des 35 heures... "

Reste un autre débat : celui de la légalité. Si le portage salarial a permis à de nombreux cadres de trouver une passerelle entre le chômage, la création d'entreprise et l'emploi à durée indéterminée, il reste un édifice hors normes qui a tendance à empiéter sur l'intérim auquel il ressemble dans son fonctionnement (prêt de main-d'oeuvre et commissions sur le travail d'un tiers) sans en assumer les inconvénients.

Mais les sociétés de portage plaident, au nom de l'emploi, pour le " droit à l'expérimentation ". C'est pourquoi, bien que vigilante, l'administration a jusqu'à présent fermé les yeux sur le vide juridique.

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