L'idée que les machines vont rendre le travail humain obsolète se répand. Deux essais affirment le contraire : ce qui doit mourir, c'est notre vision du travail héritée du XXe siècle.
C'est l'un des débats les plus passionnants sur l'économie du XXIe siècle : le travail humain va-t-il disparaître ? Passionnant, parce que les progrès de la robotique et de l'intelligence artificielle laissent entrevoir un monde où le labeur des hommes sera devenu inutile, ce qui bousculerait les fondements de nos sociétés (études, protection sociale, redistribution des richesses...). Débat passionné, aussi, tant ceux qui annoncent un grand remplacement de l'humain par les machines et ceux qui n'y croient pas semblent irréconciliables. Alors que paraît en France un livre de référence, « L'Avènement des machines » (« Les Echos » du 8 septembre 2017), deux essayistes français défendent une vision radicalement opposée.
Impasse du malthusianisme
Pour Nicolas Bouzou, le travail humain n'est pas près de disparaître. C'est même, écrit-il dès l'ouverture de son dernier ouvrage, « un univers infini ». « La "fin du travail" ou le "chômage technologique" relèvent de peurs ataviques ou d'excuses de mauvais élèves », poursuit-il. D'emblée, il explique que la vision « malthusianiste » d'un travail existant en quantité limitée, et menacé par la technologie, est loin d'être une nouveauté. Certains la font remonter aux luddites, ces ouvriers du textile britanniques qui mirent à sac les métiers à tisser au début du XIXe siècle. Nicolas Bouzou remonte bien plus loin, jusqu'à Aristote ou à Tibère, qui selon la légende aurait condamné à mort un artisan coupable d'avoir mis au point un verre incassable - au motif que son invention aurait pu mettre en péril l'économie de l'Empire romain.
Depuis l'Antiquité, les mêmes craintes ont maintes fois refait surface. Il n'y a donc rien d'étonnant que la période actuelle « d'accélération technologique » les mette au premier plan. Mais tenter de freiner le progrès ne sert à rien : « Peut-on me citer un seul pays qui ait réussi à rester prospère en stoppant les avancées technologiques qui bouleversent le monde alentour ? » écrit Nicolas Bouzou.
Résister est d'autant plus inutile que le travail ne disparaît jamais. Les emplois se sont déplacés d'une activité vers une autre, les modes d'organisation ont changé, avec, chaque fois, des tensions, mais sans que la disparition tant prophétisée se réalise. Les pays les plus robotisés, comme le Danemark, l'Allemagne ou la Corée du Sud, sont d'ailleurs les plus proches du plein-emploi. Et c'est tant mieux, estime l'auteur, car le travail est au coeur des civilisations humaines : « En inventant l'agriculture et l'industrie, en érigeant des villes, des écoles, des hôpitaux, l'homme, grâce à son travail, a bâti une histoire qui l'a émancipé de la nature. » Cette histoire n'a aucune raison objective de s'arrêter : « Alimenter la thèse de la fin du travail conduit le débat public dans une impasse : celle du malthusianisme de l'emploi et du revenu universel, alors même qu'il y a tant à entreprendre pour préparer, non pas la fin du travail, mais sa mutation. »
Source: lesechos.fr
Reduire